Exploration des noyaux de cerises

Chaque année, en juin, c’est la saison de la cerise. En Europe de l’Ouest, le cerisier est très répandu et nous attendons sa floraison avec impatience. Au-delà de son fruit sucré et savoureux, cet arbre a énormément à offrir. Il accompagne nos usages quotidiens sans que l’on s’y attarde réellement. Dans certaines régions, le cerisier fait partie intégrante du folklore ; pour d’autres, il est l’occasion de concocter des tisanes ou de vendre ses fruits. Pourtant, vous êtes-vous déjà interrogés sur le noyau de cerise ?

Pour certains, ce n’est qu’un déchet jeté au compost après dégustation. Pour d’autres, c’est un remède naturel, ou encore une source économique à part entière. Comment expliquer cette différence de considération sur une matière aussi modeste ? Pourquoi ce qui est perçu par les uns comme une simple ordure devient-il pour les autres une ressource ?

Notre exploration part de cette matière modeste. Du folklore aux usages domestiques traditionnels, il s’agit de suivre les différentes vies possibles du noyau de cerise, en prenant attention à sa matérialité, sa physique et à son histoire.

UNE HISTOIRE MILLÉNAIRE QUI DÉPASSE LES FRONTIÈRES

L’utilisation des noyaux de cerises remonte à loin et bien au-delà de nos régions alsaciennes ou alpines. L’histoire du cerisier sauvage (Prunus avium) et de ceux que nous connaissons aujourd’hui s’enracine dans la Préhistoire :

Au Paléolithique, les chasseurs cueilleurs consommaient déjà des cerises sauvages (les merises), dont les noyaux calcinés ou brisés se retrouvent régulièrement dans les foyers préhistoriques. Ensuite, au Néolithique et à l’Âge du Bronze, les fouilles menées à travers toute l’Europe et le Proche-Orient - notamment dans les fameux villages lacustres (sites palafittiques) des zones alpines (Suisse, France, Allemagne) - ont mis au jour d’immenses quantités de noyaux de cerises sauvages. Mais encore mieux, certains de ces noyaux retrouvés étaient perforés, servant de perles pour des colliers ou des pendeloques.

De l’Antiquité au Moyen Âge, la carbonisation des noyaux offrait une nouvelle possibilité. Réduit en une poudre très fine et mélangé à un liant, ce charbon de noyaux donnait naissance au « noir de noyau » : une encre et un pigment d'une grande stabilité, très recherchés par les enlumineurs et les peintres.

LE BON SENS POPULAIRE : DU DÉCHET AU TRÉSOR

En Alsace, dans le sud de l’Allemagne jusqu’en Suisse, la tradition de la culture et de la distillation de la cerise est ancrée depuis plusieurs siècles. Lors de la fabrication du fameux Kirsch (eau-de-vie de cerise), les distilleries et les foyers se trouvaient confrontés à une montagne de déchets résiduels : des milliers de noyaux. Dans une logique populaire de « rien ne se perd, rien ne se jette », ils ont eu une idée. Et si ils nettoyaient les noyaux et fabriquaient des coussins de chaleur ?

Appelés Kirschkernkissen (littéralement coussin de noyaux de cerise en allemand), ces objets du quotidien n’ont laissé que très peu de traces matérielles ou photographiques. Contrairement aux bouillottes en cuivre des familles bourgeoises, ces petits sacs de toile restaient cachés au sein des foyers. Durant les mois d’hiver, on les posaient sur des grands poêles en faïence (kachelofen) pour les charger en chaleur. Le soir venu, on les glissait sous les draps glacés ou les appliquait sur les corps fatigués pour diffuser une chaleur réconfortante avant d’aller dormir.

MAIS POURQUOI LE NOYAU DE CERISE ?

Derrière ce bois souvent considéré comme un déchet, il y a une réalité physique et thermodynamique fascinante :

  • Un bois d'une grande densité et imputrescible : Contrairement aux graines ou céréales (comme le blé, l’épeautre ou le lin) qui peuvent finir par s'altérer, germer ou dégager une odeur de cuisson au fil du temps, la coque du noyau de cerise est un bois extrêmement dur et stable et durable.

  • L'inertie thermique naturelle : Le noyau agit comme un micro-accumulateur de chaleur. Il emmagasine la température et la restitue très lentement.

  • Une circulation d’air optimale : Grâce à la forme sphérique et irrégulière des noyaux, l'air circule librement entre eux au sein du coussin. La chaleur diffusée est ainsi homogène, enveloppante, sans accumulation de vapeur ni risque de brulure cutanée directe. douce, enveloppante, ni risque de brulure cutanée directe.

  • Une capacité cryogénie : De par sa faible teneur en eau une fois séché, le noyau de cerise conserve également le froid sans emprisonner l’humidité. Placé au congélateur, il se transforme en une poche de froid sèche idéale pour apaiser les hématomes ou les inflammations.


LE PROTOCOLE DE PRÉPARATION

Afin d’arriver à l’objet final, l’artisanat exige une succession d’étapes minutieuses et un temps long, souvent invisibles pour le consommateur final. Pour transformer le noyau en un matériau propres et exploitable, un protocole très spécifique est nécessaire :

  1. La séparation et le pré-lavage : Extraire le noyau du fruit sans altérer la coque en bois.

  2. Le ponçage mécanique par friction : Il faut envelopper les noyaux dans des sacs en toile forte pour les frotter et les entrechoquer longuement afin de détacher les résidus de pulpe.

  3. Le bain purifiant : Les noyaux sont plongé ensuite un bain flash dans une eau vinaigrée bouillante pour nettoyer le bois en profondeur.

  4. Le séchage (l'étape la plus importante) : Les noyaux sont étalés en fine couche au soleil et au four pour chasser l'humidité à cœur et faire durer le bois dans le temps.

Avec notre projet Bennera, nous avons expérimenté ce processus pas à pas. Ce sont des étapes longues, exigeantes, qui demandent une attention constante. Il faut plusieurs jours de patience pour que, lorsqu’on les manipule, les noyaux libèrent un tintement fluide et cristallin. C’est là le signal magique que la matière est parfaitement sèche, purifiée et prête à entamer sa nouvelle vie.

UNE HISTOIRE QUI CONTINUE DE S’ÉCRIRE…

Au fond, si le noyau de cerise a traversé les millénaires entre les mains des chasseurs-cueilleurs, des artisans du Moyen Âge et des foyers alpins, c’est qu’il porte en lui une évidence : celle d’une matière simple et résiliente.

Aujourd’hui, à l’heure où nous cherchons à repenser notre rapport aux objets et à nos déchets, le noyau de cerise nous murmure une autre voie. Il nous invite à ralentir, à prêter attention aux petits riens du quotidien et à renouer avec l’intelligence du geste lent.

Ce que nous avons essayé de faire avec Bennera, c’est de reproduire ce processus entièrement à la main, sans machines.Nous cherchons à nous rapprocher des techniques et de la matière afin de mieux comprendre le passé, mais surtout dans l’optique d’apporter des solutions et de simplifier nos vies.

Avec la récolte de noyaux que nous avons patiemment triés, lavés et séchés, nous avons confectionné quelques coussins chauffants. Ils sont prêts à accompagner vos hivers et à apaiser vos maux de ventre tout en douceur, fidèles à cette sage pensée populaire : « rien ne se perd, tout se transforme ». Voilà une partie de ce que la nature a de plus humble et de plus beau à nous offrir.

Vous souhaitez aller plus loin ?

  • Eastaugh, N., Walsh, V., Chaplin, T., & Siddall, R. (2008). Pigment compendium: A dictionary and optical microscopy of historical pigments. Elsevier / Butterworth-Heinemann.

  • Matter, G. (2002). The exploitation of wild plant resources during the Neolithic and Bronze Age in Alpine regions.Journal of Archaeological Science, 29(8), 845–856.

  • Weber-Kellermann, I. (1993). Landleben im 19. Jahrhundert [La vie rurale au XIXᵉ siècle]. Eugen Diederichs Verlag.(Source sur la culture matérielle populaire et l'usage domestique des bouillottes de graines et noyaux).

BENNERA

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